Je crois que l’on sent
Je crois que l’on sent la poésie comme la musique, comme l’amour,
ou comme l’amitié, ou toutes les choses du monde.
L’explication vient après.
Jorge Luis Borges
Coups de cœur
Je crois que l’on sent la poésie comme la musique, comme l’amour,
ou comme l’amitié, ou toutes les choses du monde.
L’explication vient après.
Jorge Luis Borges
Tu seras nue dans le salon aux vieilles choses,
fine comme un fuseau de roseau de lumière,
et, les jambes croisées, auprès du feu rose,
tu écouteras l’hiver.
À tes pieds, je prendrai dans mes bras tes genoux.
Tu souriras, plus gracieuse qu’une branche d’osier,
et, posant mes cheveux à ta hanche douce,
je pleurerai que tu sois si douce.
Nos regards orgueilleux se feront bons pour nous,
et, quand je baiserai ta gorge, tu baisseras
les yeux en souriant vers moi et laisseras
fléchir ta nuque douce.
Puis, quand viendra la vieille servante malade et fidèle
frapper à la porte en nous disant : le dîner est servi,
tu auras un sursaut rougissant, et ta main frêle
préparera ta robe grise.
Et tandis que le vent passera sous la porte,
que la pendule usée sonnera mal,
tu mettras tes jambes au parfum d’ivoire
dans leurs petits étuis noirs.
Francis Jammes
Au début, il a une idée très claire de la femme. Elle est grande et élégante ; ce n’est pas une beauté au sens conventionnel du terme, mais sa chevelure brune, ses traits – yeux bruns, pommettes hautes, lèvres pulpeuses – sont frappants et sa voix grave de contralto a un charme magnétique suave. Sexy ? Non, elle n’est pas sexy et absolument pas séductrice. Elle était peut-être sexy quand elle était jeune – comment ne pas l’être avec une telle silhouette ? – mais à présent qu’elle a une quarantaine d’années, elle aime conserver une certaine distance. Elle marche – et cela se remarque particulièrement – sans se déhancher, en semblant glisser sur le sol, très droite, majestueuse même.
Voilà comment il résumerait son apparence. Quant à son moi, son âme, elle a le temps de se révéler. Il est convaincu d’une chose : c’est une femme bien, gentille, sympathique.
J. M. Coetzee, Le Polonais.
je veux m'excuser devant toutes les femmes
que j'ai qualifiées de jolies
avant de dire qu'elles étaient intelligentes ou courageuses
Je suis désolée d'avoir donné l'impression que
quelque chose d'aussi simple que ce don de la nature
devait être votre plus grande fierté
alors que votre esprit a abattu des montagnes
Désormais je dirai des choses comme
vous êtes résilientes ou vous êtes extraordinaires
non parce que je ne pense pas que vous soyez jolies
mais parce que vous êtes tellement plus que ca.
Rupi Kaur
Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l’atelier qui chante et qui bavarde;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.
II est doux, à travers les brumes, de voir naître
L’étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes;
Et quand viendra l’hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.
L’Emeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plongé dans cette volupté
D’évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.
Charles Baudelaire,
Ne jamais s éloigner de la poésie... Elle est cette folie
d'âme qui fait rêver les êtres. Elle demeure ce voyage infini de beauté.
Jean Pierre Simeon
A Ossip Zadkine, au sculpteur, à l’ami de Montparnasse
Béance d’un être humain
Sur le désastre des terres
Béance d’une figure
Dont la couleur du matin
Traverse la pierre en marche
Béance d’une aube en toi
Déchirure
La douleur creuse la source du souffle
Le temps est rompu
Vertige d’un regard qui se renverse
Tu touches sous la poussière
Le vibrato d’une vie
Le vibrato d’une voix.
Juliette Darle
Que ferais-tu
si la pluie
tombait
à l’envers ?
Moi ?
Ouais.
Je m’habituerais
à vivre
sur un nuage.
J’imagine.
Richard Brautigan